Conférence donnée lors du Congrès International de la Fédération of Riding for the Disabled International, Budapest 2003, par Brigitte LOO et Patrick GUILMOT.

SE METTRE A L'ECOUTE DU CHEVAL DANS UNE DEMARCHE DE THERAPIE AVEC LE CHEVAL.

INTRODUCTION - PARCOURS

Notre travail en hippothérapie nous a amené, au fil des années, à explorer et expérimenter tout l’intérêt du travail avec le cheval. Nous pouvons, avec vous, reconnaître ses effets thérapeutiques au niveau physique, psychique, émotionnel, social,…. De ces points de vue, nous utilisons le cheval afin d’offrir à la personne des occasions de développement et d’amélioration dans ces domaines … Le cheval est là moyen et support pour le thérapeute pour proposer des situations ayant des effets thérapeutiques.

Cette longue expérience et le côtoiement du cheval nous a donné envie de mieux connaître ce partenaire animal : savoir d’où il vient, comment il vit, quelles sont ses habitudes à l’état naturel. Nous nous sommes alors plongés dans longues heures d’observation et dans l’éthologie. Ce que nous y trouvions a particulièrement nourri notre réflexion sur le travail en thérapie.

Une meilleure connaissance de cet animal particulier et de sa vie en groupe nous a progressivement rendus plus curieux de l’impact que peut avoir ce personnage animal dans la relation avec un humain, de sa part d’initiative dans l’établissement de cette relation, de son goût pour rencontrer l’homme, de son interaction avec lui.

Et notre travail thérapeutique s’appuya de plus en plus sur la relation se tissant entre la personne fragilisée et le cheval au point de vivre des expériences étonnantes de rencontre entre le règne humain et le règne animal.

Nous aimerions dans cette intervention vous faire part de cette réflexion sur la place du cheval dans cette rencontre, le rôle qu’il prend. Que se passe-t-il entre le cheval et la personne ? Comment se situe le thérapeute ?

APPORTS DE L’ÉTHOLOGIE

Pour mieux connaître celui avec qui nous travaillons, nous nous sommes intéressés dans un premier temps à ce que l’éthologie nous enseigne. En nous mettant à la place du cheval pour le comprendre, nous enrichissions notre panel de possibilités dans une véritable collaboration avec lui.

Les éthologues nous aident à comprendre comment le cheval vit et perçoit :

- le cheval est un expert en environnement : il est en état d’éveil, il perçoit et répond dans l’immédiat à ce qu’il reçoit de son entourage

- ceci nous rappelle combien il est important pour lui d’avoir une bonne lecture corporelle. Nous pourrions dire qu’il est, par nature, expert en communication non-verbal et infra-verbal. Nous pouvons donc faire appel à lui pour élargir notre perception.

- souvenons-nous aussi qu’à toutes les informations qu’il reçoit, le cheval va trouver des réponses qui auront toujours pour but de lui apporter du confort. Le cheval cherche à chaque instant un état de moindre tension. Il n’a donc pas de projet sur l’autre. Il est, par contre, centré sur lui et ses sensations. Son état de confort ou d’inconfort est au centre de son processus de décision. En ce sens, nous pouvons nous y fier et nous intéresser à ses réponses aux différents stimuli présents lors d’une rencontre avec l’humain.

- Par ailleurs, en tant qu’animal grégaire, le cheval est intéressé par la relation et aux ajustements qu’elle nécessite. Sa curiosité et son comportement exploratoire, son étonnement devant les situations nouvelles et sa tendance à chercher à s’en familiariser sont pour le cheval autant de voies d’accès à l’établissement de relation avec l’humain.

- Le cheval est un être social. Sa vie de troupeau l’exerce constamment à l’ajustement aux autres : il préserve un espace personnel au sein d’une structure hierachisée. Ces aspects d’individu et de groupe sont donc bien sûr présents et à prendre en compte dans notre rapport au cheval.

- Enfin, dans cette évocation non exhaustive des éléments pouvant nous aider à mieux repérer la part du cheval dans la relation qu’il entretient avec l’homme, nous pouvons nous intéresser aux notions d’isopraxie et d’isoesthésie (cfr Jean-Claude Barrey): cette tendance qu’a le cheval d’adopter un même mouvement (isopraxie) et une même sensibilité (ou humeur, isoesthésie) font de lui un expert en empathie. Là encore, nous pouvons dans notre travail de thérapie nous assurer de sa collaboration en lui laissant le temps et l’espace de vivre à sa manière ses capacités d’emphatie.

RELATION

Ayant à l’esprit ces rappels éthologiques, nous avons réalisé aussi l’importance de la dimension personnelle du cheval. Chaque cheval a sa personnalité et sa façon de la manifester à ses congénères équins ou humains. Chaque personnalité est l’occasion d’une nouvelle rencontre, d’une nouvelle découverte. Cette réflexion nous conduira à nous interroger sur la dimension infinie, sans cesse à recréer, de la relation.

Si l’on peut expliquer de mieux en mieux le comportement du cheval grâce à ce que l’éthologie nous enseigne, il y a aussi dans cette rencontre entre l’homme et le cheval cette part indicible, mystérieuse, vibrante, oserait-on dire spirituelle… ?

Nous en avons chacun l’intuition ou le souvenir grâce à ces moments très personnels que nous avons vécus. Quelque chose chez le cheval nous a touché, nous a rejoints. Nous avons froler des moments de communion entre nous et l’animal. Comment le cheval a-t-il pris part à cette intimité qui laisse en nous une trace indélébile et qui nous pousse à passer tant de temps consacré à la rencontre entre l’homme et le cheval.

Pour ancrer tout cela dans notre réalité, peut-être est-il intéressant de partir de notre propre expérience personnelle. Nous vous invitons d’ailleurs à aller y puiser vous-même. Oublions un instant notre fonction de thérapeute pour nous rendre disponible à une sensibilité plus intime. Par exemple en nous remémorant un instant particulier de notre histoire personnelle avec le cheval. Choisissez un de ces moments, … avec ce cheval là…, dans cette situation là…. Peut-être avec une émotion particulière… et posez-vous la question : « Qu’ai-je ressenti ? Que s’est il passé en moi ? N’y avait-il pas dans ce moment quelque chose qui me dépassait ? N’avais-je pas à la fois la sensation d’être rejoint et de rejoindre l’animal, non pas dans une fusion confondante, mais dans l’appartenance commune au monde, au vivant… »

Dans ces histoires personnelles ou les contes merveilleux qui nous font voyager, ou simplement dans les quelques photos qui apparaissent ici, nous pouvons nous laisser toucher par cette rencontre entre deux êtres, accepter sa part de mystère.

Nous vous proposons de regarder ensemble le vécu d’une séance où l’on pourra déceler ces petits signaux corporels chez la personne, chez le cheval ou chez le thérapeute qui témoignent de la qualité d’une relation qui se construit. Elles se tissent à partir des propositions émanant de l’un ou de l’autre et des réponses qui y font suite engendrant à nouveau des ajustements.

Projection d’un montage photos

Regardez à la fois cette histoire qui se construit et la façon dont chacun des trois acteurs y participe

Laissons-nous nous émerveiller de la part d’initiative du cheval, la qualité de sa présence perceptible à travers les signes bien visibles tels le simple mouvement de ses oreilles qui restent à l’écoute de son entourage et des personnes qui l’occupent. Mais sa présence est aussi à percevoir à travers ses variations de tonus qui confirment combien le cheval est présent et prend part à l’atmosphère du moment.

La prise en compte de ces signes, aussi subtils soient-ils, peut nous permettre de considérer le cheval comme un véritable collègue. C’est-à-dire un intervenant qui n’est pas seulement un soutien ou un moyen de la thérapie, mais comme un coéquipier, apportant sa part en tant que telle. A nous de nous laisser surprendre par ses interventions non prévues et même non voulues tout en entretenant la relation d’équipe entre cheval et thérapeute.

Les rappels éthologiques étaient là pour nous aider à être conscients au mieux du mode de perception et de relation de notre partenaire en thérapie, le cheval. De même, en tant que thérapeute, que co-thérapeute, nous avons sans cesse à développer notre propre conscience de nous mêmes. Plus l’un et l’autre seront affinés, plus chacun pourra prendre part à la relation tel qu’il est. Et plus nous pourrons donner libre cours à « l’entre-deux », c’est-à-dire cet espace vivant de la relation. Vivant parce qu’il ne cesse d’évoluer, de se tisser, de s’ajuster. C’est en cela que la relation dépasse la seule addition des interlocuteurs.

L’ENTRE DEUX

Espace - temps et « Entre deux »

a) Ce qui rend possible cet « Entre deux »

Comment, en tant que thérapeute, pouvons-nous contribuer à l’expérience de cet Entre deux ?

Nos moyens sont la gestion de l’espace et la gestion le temps. Nous avons vu que le cheval est perpétuellement en recherche d’ajustement. Sa façon de gérer l’espace telle qu’il le fait au sein de ses congénères équins, ses variations de tonus, de rythme interne et externe, tout cela est aussi en jeu lors qu’il est en présence de l’humain. Mais en a-t-il toujours les moyens ? Lui en laissons-nous toujours le temps et l’espace. ? Et n’en est-il pas de même avec la personne handicapée ?

Comme dans une danse, est-ce la cavalière qui s’accorde à son cavalier, ou l’inverse, ou l’un et l’autre ? Ils ont l’un et l’autre besoin des conditions qui leur sont personnellement favorables pour participer à cet accordement réciproque. Il est donc aidant de s’intéresser au sens du rythme de chacun, à son sens de l’espace, etc. D’où, lorsque notre cavalier est un cheval (au sens de partenaire dansant), l’importance de reconnaître ses conditions favorables pour vivre la relation : retour à l’éthologie.

Thérapeute et témoin privilégié de la rencontre, notre rôle n’est-il pas de nous retirer du contrôle et travailler à créer l’espace pour que la relation puisse se vivre entre les trois intervenants, ensemble ou tour à tour. « C’est en se retirant que l’océan crée la plage ». c’est en se retirant dans une grande présence à ce qui est possible, dans un accueil de la rencontre, dans le recueillement de ce qui se passe là, maintenant, que nous envisageons notre fonction d’hippothérapeute. « Être là dans une attitude de don et d’abandon, c’est alors seulement que quelque chose d’autre peut naître et se développer… » (JY Leloup)

b) Ce qui se passe dans cet « Entre deux »

Cette rencontre entre l’humain et l’animal n’est-elle pas alors génératrice d’une dimension qui dépasse l’un et l’autre. Elle permet l’éveil au « trois » qui symbolise une unité au-delà de l’Un indifférencié et du Deux conflictuel. (Jean-Yves Leloup). Cette dimension est difficile à décrire sans la réduire. Elle reste mystérieuse, c’est-à-dire que nous n’avons jamais fini de la comprendre.

Elle touche au sentiment d’appartenance au vivant, à ces instants de communion tant avec nous-même qu’avec le monde dont nous sommes.

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