Comment se pratique l'hippothérapie à la Ferme du Soleil.
La "Ferme du Soleil" est une petite institution pour enfants autistes psychotiques et troubles de l'attachement.
Elle est née dans les années septante. D'abord un internat de semaine pour 10 enfants puis on a ouvert un externat en 1982 (deux unités de huit enfants).
C'est un éducateur passionné d'équitation qui a commencé voici bientôt 20 ans à aller une fois par semaine au manège avec un petit groupe d'enfants. Dix ans plus tard j'étais moi-même devenu cavalier assidu et lors d'un séjour à la mer avec les enfants de l'internant je proposais de louer un poney dans un manège pour enfants.
Les enfants étaient enthousiastes, de même que les éducateurs qui découvraient les gosses sous un jour nouveau : certains autistes étaient plus calmes, apaisés; d'autres étaient d'emblée à leur aise, même plus que les autres qui avaient voulu essayer aussi. Depuis ce jour, j'anime une "activité cheval" une fois par semaine.
Nous louons un poney dans un manège pas loin de la Ferme du Soleil. Donc actuellement il y a trois activités d'hippothérapie mais qui se font toutes à l'extérieur.
CONCRETEMENT, COMMENT CELA SE PASSE-T-IL ?
C'est une sortie qui a lieu toujours à la même heure, le même jour avec le goupe d'enfants. Mêmes les enfants autistes anticipent ce moment et dès qu'ils me voient arriver ils veulent partir.
Mais avant, passage à la cuisine où la cuisinière a préparé un petit sachet de friandises.
Pourquoi je vous raconte tout cela ?
Parce que ces petites choses, ces contacts, ces liens, ces attentes, cet au revoir sont importants : ils participent autant que la séance d'hippothérapie elle même à la construction d'un milieu thérapeutique.
Ils sont l'occasion par exemple de travailler la séparation alors que le monde d'un autiste est fait de ruptures, ils permettent de créer une ambiance. Ils mettent dans un état d'esprit, ils favorisent la disponibilité de l'adulte, ils rassurent les enfants, etc...
Le trajet est important. Par exemple pour Joe.
Plusieurs fois il était arrivé au manège très excité. Je ne m'étais pas rendu compte à quel point il pouvait être dérangé par la musique dont j'avais mis le volume assez fort pour faire plaisir aux ados. Une autre fois, le même Joe réagisssait assez fort, simplement parce que nous avions pris un autre trajet pour rentrer à la Ferme du Soleil.
Souvent, ces moments peuvent être l'occasion, au retour, d'échanger des propos sur ce qui s'est passé à l'équitation.
Arrivés au manège, les plus autonomes vont dire bonjour à Bécassine, une petite ponette blanche. Actuellement nous avons un groupe hétérogène de quatre enfants, dont deux sont diagnostiqués autistes, un psychotique et un trouble de l'attachement.
Un éducateur m'accompagne.
Joe se dirige demblée vers les poubelles où il doit trouver absolument une corde (les liens avec lesquels sont attachés les ballots de paille), une de ses activités préférée est de faire danser les cordes.
Le pansage est l'occasion pour chacun de toucher, carresser, examiner, questionner, s'intéresser plus particulièrement à une partie du cheval : son naseau, sa queue, ses crins, ses pieds, son sexe.
Joe attend, il s'énerve. C'est lui qui passe le premir d'habitude. il est impatient, il crie et pour peu qu'on s'énerve, il est prêt à donner un coup de boule au poney. Les autres enfants réagissent : le poney a-t-il eu mal ? Eux qui d'habitude ne s'inquiètent pour personne se décentrent et se demandent ce que ressent l'autre, le cheval !
Chaque enfant va à son tour sur le poney, ou bien le promène, ou bien joue avec un poney en liberté dans le manège, ou le longe. Ou on part en ballade.
Je ne vais pas détailler ce qui se fait avec chaque enfant mais bien comment cela se passe le plus souvent avec les enfants autistes.
CHRISTINE OU L'ENVIE DE LA PEUR.
La première fois que Christine, une enfant autiste de 12 ans, très grande et très forte pour son âge est venue au manège, tout s'est apparemment bien passé. Quelques petits cris quand on l'a portée à deux pour la mettre sur le poney, encore quelques petits cris et le besoin d'une main qui la rassure, puis on avait l'impression qu'elle était bien. Que le pas rythmé du cheval l'apaisait.
Après elle avait très envie de retourner au manège mais, devant le poney, c'était la panique. Des cris de "non, non" !, presque des pleurs. Elle se réfugiait derrière l'adulte en le tenant fortement, voire en le pinçant. Si on sortait avec elle du manège, elle voulait revenir tout près du cheval et à nouveau elle semblait paniquer. Loin du cheval elle voulait aller dessus, tout près elle criait non, non !
Apr!ès plusieurs essais infructueux nous finissions toujours par être en conflit avec elle, conflit provoqué surtout par son accrochage physique, ses pincements et aussi son agressivité à l'égard des autres enfants.
Notre réflexion sur Christine au cours des réunions avec les éducateurs nous a conduit à formuler l'hypothèse suivante : le mal-être de Christine, qu'elle manifestait entre-autres au manège, venait peut être d'une sorte de conflit interne entre son envie d'aller sur le cheval et sa peur de l'approcher, sa peur de ne plus avoir les pieds sur terre.
Ce conflit interne la mettait dans un état d'angoisse qui se manifestait par de l'agitation, par des comportements agressifs auxquels l'adulte finissait toujours par réagir et finalement entrer en conflit avec elle.
Christine passait d'un conflit avec elle-même à un conflit avec l'adulte. Mais surtout cela nous empêchait d'être dans un état où nous aurions pu l'accompagner, la reconnaître comme sujet de son envie et de ses peurs.
Cette analyse nous a permis de nous repositionner autrement par rapport à Christine et son poney : dans une position d'écoute sans déraper dans le conflit avec elle.
Nous avons donc décidé de ne plus tenter de la mettre sur le poney. Nous lui avons plutôt proposé un travail de rencontre, de réassurance, de contenance de ses angoisses. Nous promenions ensemble le poney, parfois elle donnait quelques caresses furtives mais son envie d'aller sur le cheval restait intacte.
Après un an de ce travail d'approche et de rencontre elle est montée sur le poney.
Nous avons alors commencé plus un travail de détente corporelle.
DIDI, LE CENTAURE.
Avec Didi, 5 ans, enfant autiste d'origine africaine, d'emblée le contact avec le cheval s'est fait sur le mode du plaisir. On avait l'impression qu'il était né sur un cheval. Il montait à cru, enlaçait le cheval avec sensualité ou se couchait sur le dos dans une détente complète sans la moindre appréhension.
Très vitre on entrait avec lui dans des jeux de chatouille, de déséquilibre qui le faisaient rire de joie et le mettaient dans un état d'excitation important. Son plaisir, sa jouissance nous emportaient. Ce plaisir corporel partagé était d'ailleurs dans le quotidien le mode de contact principal avec Didi. Le reste du temps, il s'isolait dans des comportements d'autostimulation autistique : se laisser couler du sable sur la tête, faire couler des petits cailloux, jouer avec les robinets et projeter de l'eau partout.
Il était clair pour nous que notre projet avec lui n'était pas d'aller vers une harmonie avec le cheval. Cette harmonie, il y était. Il faisait un avec le cheval, à rendre jaloux bien des cavaliers. Il était Centaure, en fusion avec le cheval qui était dans sa bulle. Ce spectacle avait quelque chose de fascinant.
L'intérêt de cette rencontre fusionnelle était qu'elle se passait avec un cheval, avec un être vivant et que nous humains, pouvions en être témoin et parfois faire partie de ce corps à corps en étant moteur de l'excitation et en partageant sa jouissance.
Au moins il y avait rencontre, contact... mais comment le faire évoluer ?
Deux faits importants nous ont permis d'avancer : d'une part son anamnèse, d'autre part une observation.
Son anamnèse : nous avons appris que la maman avait accouché de Didi dans un camps de réfugiés et que pendant les premières années de sa vie elle avait été gravement en dépression. Elle décrivait Didi comme un enfant agité, qui n'arrêtait pas de bouger, de la provoquer.
Nous avons pu observer qu'un enfant qui a une mère dépressive avait souvent ce genre de comportement d'agitation qui vise à animer sa mère. Pour échapper à des angoisses de mort, lenfant fait vivre sa mère. Didi ne connaissait que ce genre de relation, il essayait aussi de nous animer, de nous faire vivre par ses comportements d'excitation !
Notre "observation" a été de découvrir lors d'une journée de caméra-vidéo avec Didi qu'un autre mode de contact était possible avec lui. Le fait de l'observer, de le regarder, simplement d'être là, présent par le regard, sans intervention verbale ou autre avait sur lui un effet apaisant, diminuait son agitation. On avait l'impression de le rencontrer autrement, de le découvrir plus comme une personne (moins d'être dans une excitation fusionnelle).
Ces deux éléments, l'agitation qui vient animer la mère dépressive et l'effet apaisant du regard posé sur lui nous ont permis d'aller plus loin dans le projet de Didi et de nous fixer de nouveaux objectifs de travail avec le cheval.
Progressivement nous sommes passés à des séances plus calmes mais où le contact visuel et verbal étaient plus présents. Nous proposions à Didi d'être droit sur le cheval plutôt que courbé, d'expérimenter l'effet de ses actions sur le cheval, par exemple presser ses jambes. Cela dans le but de favoriser la différentiation, la distinction entre lui et l'animal. Le travail se poursuivait dans le même sens dans le quotidien à travers d'autres activités à la Ferme du Soleil.
Didi a commencé à s'attacher à certaines personnes, à être triste quant elles partaient. A montrer sa joie quand il les retrouvait.
Sur le cheval il a commencé à avoir peur, à être moins sûr et demandait à être rassuré par nous. C'était pour nous un signe d'évolution par rapport à notre projet de différenciation.
C'est par un exemple comme celui-ci que l'on peut saisir toute la différence qu'il peut y avoir entre les buts poursuivis en équitation ou en équitation adaptée ou en hippothérapie.
Le fait que les différentes personnes qui font de l'hippothérapie ont en même temps une autre fonction dans l'institution - deux sont éducateurs à l'externat et moi-même qui suis psychologue - nous conduit naturellement à avoir une connaissance de l'enfant et de son projet, et à intégrer à la réflexion notre travail en hippothérapie et vice versa comme nous l'avons montré dans les deux exemples.
Pour nous "l'activité cheval" est une activité thérapeutique parmi d'autres au travers de laquelle se réalise le projet global d'un cheval.
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